Informatique libre et territoires : une lecture philosophique des espaces numériques.

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Conférence de Véronique BONNET, le 1er décembre 2014 à Metz.

Argumentaire de la conférence.

Je remercie d’abord la puissance invitante, et, si j’ose dire, « suscitante » et inspirante : Monsieur le Sénateur Philippe LEROY, président de la CNIE (Communauté numérique interactive de l’Est), et ses différents adhérents institutionnels, dont le partenariat avec le Conseil Général de Moselle a généré des décisions fortes, opératoires.

Dès 1999, donc très en amont de la systématisation et de l’intensification de l’usage de l’internet, l’aménagement numérique du département est entrepris. Dès 2006, la fibre optique est privilégiée pour le réseau FTTH (Fibre To The Home), acheminant le très haut débit. Cette gestion magistrale des infrastructures amène maintenant les responsables à mettre l’accent sur les modalités d’appropriation. Qui doivent permettre de rassembler comme jamais les hommes qui vivent et travaillent en Moselle, et tous les autres. Je suis heureuse de participer à ce colloque qui veut rappeler les enjeux théoriques et éthiques de ce formidable bond de notre technologie.

Cette journée est donc d’un grand à propos : quelles opportunités et quelles limites, quel enjeu humain de cette accélération historique et culturelle qui nous amène à reconfigurer nos vies personnelles et professionnelles ? Je suis très honorée d’être invitée à prendre la parole, moi qui ai été amenée à interroger les pratiques de l’internet avec les outils qui sont les miens, puisque je suis professeur de philosophie.
Vous parler, alors, « du » numérique ? Substantif qui peut englober, de manière floue, tout ce qui peut être numérisé, soit qui peut s’écrire par une succession de 0 et de 1 pour parcourir une arborescence ? Un tel brouillage a évidemment interpellé ce qu’on nomme « la communauté du Libre », qui craint que dans cette dénomination incertaine, qui englobe tout processus de programmation, toute mise en ligne, tout usage de l’internet et notamment des réseaux sociaux, toute récolte et stockage du big data, les enjeux émancipateurs potentiels de l’informatique se trouvent minorés.

Dès lors, non pas le numérique, mais un travail de dissociation, d’abord au sens propre, ensuite au sens figuré, de ce que cette numérisation peut ouvrir, mais aussi fermer. Notre vigilance à tous, citoyens, techniciens, responsables politiques, chefs d’entreprise, est de veiller à ce que ce que le très haut débit permette une mise en contact des territoires, des aspirations et des compétences.

Je vais vous parler des espaces numériques. Le pluriel se veut garant, ici, de la non superposabilité des individus. Des usages numériques que s’approprient des citoyens singuliers, inventifs. L’État , dont vous êtes les élus et les citoyens, se doit d’y veiller. Des lieux patrimoniaux. Des trajets spécifiques. Des histoires propres. Une pluralité très habitée d’être humain, français, lorrain,mosellan.

C’est au nom de cette pluralité que je viens aujourd’hui vous parler d’informatique libre, dont le nome d’émergence, américain, est celui de Free Software. L’Open source, dont il est parfois question, en est une version dérivée et simplifiée. Une copie qui retient surtout l’efficience, et rarement l’exigence morale et la rigueur humaniste. Je vais essayer de montrer l’éthique, respectueuse de la diversité, de la version originale.

Avant de faire référence à l’informatique Libre, aux formats ouverts, à l’interopérabilité, dont une circulaire du gouvernement EYRAULT a rappelé qu’elle devait, dans la mesure du possible, être privilégiée, je ferai référence aux espaces au sens propre, puis aux espaces au sens figuré, pour suggérer qu’il n’y a pas un espace numérique mais des espace numériques qui sont autant de positionnements, d’appréhensions créatives. Se trouverait ainsi ouvert, au-delà de toute espérance, ce que les rédacteurs de l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen avaient osé envisager : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre à l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » La chose politique et sociale se nourrit de textes échangés, confrontés.

Pour que cette présentation ait un enjeu pour les citoyens et élus que vous êtes, je vais montrer comment certaines pratiques informatiques, lorsqu’elles sont peu soigneuses et se fient au tout venant, peuvent appauvrir le rapport à l’espace, et brouiller aussi les activités qui sollicitent le temps. Elles peuvent rendre difficile la perception géographique et historique des territoires. Elles peuvent faire des espaces pluriels une traversée indistincte et informe. On parlait dans les années 90 des « autoroutes de l’information ». Quand on n’y prend pas garde, on va vite. On perd la notion des distances. On perd le ressenti du proche, du lointain, du privé, du public, du réservé. Facilitation douloureuse qui rend difficile la ressaisie intellectuelle, ce travail synthétique du temps en nous.

Les flux de l’ informatique privatrice brouillent à la fois le « où suis-je ? », et le « où en suis-je ?».

Au dehors, le « où suis-je ? » est confus. Quel processus suis-je en train d’opérer ? Que fait actuellement mon ordinateur ou mon téléphone portable qui est un ordinateur ? Ces photographies auxquelles je tiens, avec les miens, je n’imaginais même pas qu’elles auraient pu transiter par le « nuage ». Et se retrouver partout où je ne le voulais pas.
Au dedans de moi, le « où en suis-je ? » est difficile à formuler. Quelle recollection des expériences de sites par lesquels j’ai pu transiter ? Quel rapport d’inter-reconnaissance, à travers ces réseaux sociaux si mal nommés, dans lesquels tous, par transitivité, sont les amis de tous, c’est-à-dire de personne ? Comment éviter, dans le langage lui-même, le repli sur une approche biologique. Non plus « quel est mon rapport à moi-même, aux autres, au monde. Mais « quel est mon ADN » ? Ou l’ADN de ce à quoi je tiens ?

Etres de culture, le citoyen et l’humain ont à regarder en face ces brouillages. L’informatique libre, elle, le suggère et le permet.

I. Certaines pratiques informatiques, lorsqu’elles sont peu soigneuses, rendent difficile la perception géographique et historique des territoires.

a) La perception des espaces, dans les pratiques informatiques non libre, brouille l’identification spatiale de la navigation effectuée.

Une navigation standard pourrait se laisser aller à des itinéraires qui échappent à ceux qui s’y livrent. Ni babord, ni tribord, ni proue, ni poupe. Par délégation technologique, Saas, ou cloud, l’internaute devient captive, gouvernable, il est le produit, par ses sociographes, les métadonnées qu’il laisse à chaque navigation, recherché par les entreprises et la publicité. Certes, en droit, il devrait être seul maître à bord, puisqu’internet, contrairement au défunt Minitel, est a-centré.

L’utilisateur semble, dans ses activités en réseau, être constamment porté par des liens, des sollicitations successives qui dès lors abolissent les cloisonnements spatiaux, rendant problématique une appréhension distincte des espaces. La notion de sérendipité décrit l’illusion d’avoir trouvé sans chercher.

Time sharing, multitasking, peuvent donner un vertige, sensation d’être encore ici et déjà là-bas.
En 1961, le CTSS, initiales pour le Compatible Time-Sharing System de Mac Carthy permet aux nombreux apprentis informaticiens d’utiliser les rares machines. Ainsi, les contributeurs des universités et les contributeurs isolés accèdent simultanément à des ordinateurs distants. Ce qui revient symboliquement à occuper la même place en même temps. Comme si on pouvait habiter le même point du monde. Le principe de séparabilité se trouve ainsi brouillé.
Le multitasking, possibilité d’effectuer simultanément plusieurs requêtes. Scalabilité par laquelle l’utilisateur se trouve comme démultiplié. Dès 1996, dans le tome 1 de l’Ère de l’information, intitulé La société en réseaux, le sociologue Manuel CASTELLS synthétise cette recomposition au tout début du chapitre IV, qui a pour titre L’espace des flux : « Contrairement à la plupart des théories sociales classiques, qui postulent la domination de l’espace par le temps, je pense que dans la société en réseaux, c’est l’espace qui organise le temps. »
Cet espace ne serait plus, selon les analyses de Manuel CASTELLS, un « espace des lieux », mais un « espace des flux » : « Les lieux perdent la substance même de leur signification culturelle historique et géographique pour être intégrés dans des réseaux fonctionnels produisant un espace de flux qui se substitue à l’espace des lieux. »

Déjà dans les années 80, Alain FINKIELKRAUT et Paul SORIANO dans Internet ou l’inquiétante extase avaient évoqué certaines pratiques du web comme spatialité sans dehors. Cliquer, comme zapper, ne faisant rencontrer que des territoires attendus. La convivialité qui désigna au début une facilité d’emploi, qui dispensait de s’interroger, est-elle le tombeau de l’autonomie ?

b) Les pratiques informatiques rendent difficile la perception historique des territoires.

Regardons ces quelques lignes de code, que Christian ami informaticien, a eu la gentillesse de me confier hier, qui font partie de l’un de ses projets actuels. De la signification repliée sur des chaînes ? La numérisation est-elle une réduction de la sémantique à une syntaxe ?

Et aussi quelques hiéroglyphes, grâce à Wikisource. Pour évoquer un texte de Platon, le Phèdre. Où il s’avère que l’écriture, remède à l’oubli, est un poison qui rend oublieux : si l’informatique, par ses liens hypertextes, ses extensions qui permettent, pour chaque login que nous utilisons, de retenir le mot de passe, alors le paradoxe du mythe de Teuth est comme réactivé. Plus de remémoration autre que numérique. Persistance de la mémoire ?

Ce qui semblait une bénédiction pour les collectivités et les territoires, l’informatique, peut désorienter et déposséder, en favorisant insensiblement des modes de circulation qui dépossèdent les usagers. Ainsi, l’indexation, le « page ranking » de Google, qui privilégie les sites commerciaux,et qui récolte les métadonnées des utilisateurs pour constituer un sociographe monnayable.

II. L’informatique libre, par l’autonomie qu’elle suggère à ses utilisateurs, via des outils ad hoc, peut aider à une réappropriation nuancée et patrimoniale des territoires.

a) Qu’est-ce que l’informatique libre ?

Référons-nous à l’une des figures tutélaires de l’informatique libre. Lorsque Richard STALLMAN, il y a trente et un ans, lance l’appel à compétences pour constituer, ligne de code après ligne de code, le projet GNU, il est dans l’indignation d’assister à une désertification déshumanisante. Beaucoup alors veulent faire commerce de tout programme, ne conçoivent que des rapports de vendeurs à acheteurs. L’avidité sans pareille des firmes à tirer bénéfice de toute construction, par le verrouillage du code et les copyrights aux durées de plus en plus irrationnelles.

L’éthique du free software, mouvement porté par Richard Matthew STALLMAN, invite à une appropriation effectivement autonome, par chacun, de son informatique. Pour déjouer les dispositifs privateurs et aller, sans ambiguïté ni spoliation, vers un authentique espace numérique libre.
Mathématicien brillant à Harvard, programmeur novateur apprécié par ses collègues du M.I.T., concepteur, pour son orientation, et appel à contribution, du projet GNU, associé au noyau Linux, rendu ouvert par Linus TORWALD, il parcourt désormais le monde pour effectuer des conférences. Et il aborde désormais régulièrement, pour tout public, de façon à se faire comprendre de tous, la question du juste et de l’injuste, de la spoliation et du respect, du rapport entre les fournisseurs et les utilisateurs.

Après avoir rencontré l’impossibilité de dépanner une imprimante Xerox, il décide d’œuvrer et de faire œuvrer pour que les logiciels qui rendent impuissants et dépendants soient progressivement remplacés par des logiciels libres, non pas nécessairement gratuits, mais qui permettent l’exercice des quatre libertés ou encore l’articulation de Liberté, égalité, fraternité, devise de la République française.

Les quatre libertés, exécuter, étudier, améliorer, partager, peuvent ainsi être appréhendées à partir de
cette tourte lorraine, servie un jour par moi à des invités.

La confectionner pour réjouir les papilles de ses proches ou encore, la réaliser, sans avoir à payer une redevance à une recette copyrightée. Accéder elle, mélange subtil à l’équilibre très spécial, examiner les ingrédients. Mettre sa touche personnelle, petit lardon, crème plus épaisse, cheminée à migaine plus large…, partager, savourer, mais aussi distribuer aux convives des version améliorée de la recette. Communiquer les phases de la recette sans épuiser aucune ressource. Accéder à la recette, pourvoir la pratiquer, la modifier, la réécrire, la distribuer.

b) L’informatique libre rétablit les dissociations spatiales, permet une perception fine des territoires.

Elle dissocie et rend lisibles le privé et le public. Le particulier et commun. Le copyright et le copyleft.Le projet GNU est, pour les élus et les collectivités territoriales, une garantie culturelle. D’abord parce qu’il dessine une cartographie lisible de qui fait quoi. Soucieux du territoire de l’autonomie, et de celui du partage. Il rétablit la densité des alternatives, ou bien, ou bien ; remédie au caractère mécanique des navigations en limitant les délégations. Il permettant d’accéder au code source, ou, pour les non informaticiens, à une communauté de le vérifier pour eux ? Paysage collaboratif.

Regardons cette carte de Metz ouverte à tous par OpenStreetMap.

Ainsi, est visée une réinstallation et des délimitations extérieures, et d’une autonomie intérieure, par
des pratiques informatiques réfléchies.

c) L’informatique libre rétablit une autonomie, une compétence à effectuer soi-même des synthèses réfléchies, et s’avère, historiquement, un outil patrimonial.

Elle peut en ceci, dans la lignée du l’Abbé Grégoire, père fondateur de la notion de patrimoine, qui a su renvoyer dos à dos les aristocrates et les vandales, permettre une numérisation qui ne dispense pas d’une appropriation.

L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert se trouve comme démultipliée dans son intention, éducative et ouverte, par Wikipédia, brouillon d’encyclopédie devenue encyclopédie même.

Il y eut, en mai dernier, à Gérardmer, en Lorraine, VOL : Vosges Opération Libre, à l’initiative de Framasoft, association très importante pour les outils libres, notamment pour l’éducation. Ateliers collaboratifs, conférences, appropriation des données, open data, faune et flore locale étudiés pour Wikipédia, généalogies, histoires locales, lieux dits, ateliers pour contribuer.

Emmanuel GILLOZ, qui interviendra après-moi dans ce colloque, créateur d’une entreprise de fabrication d’imprimantes 3D, il n’y en a que trois en France, vous parlera du DIY : do it yourself, référence si décisive à l’autonomie, appropriation de soi par soi, confiance.

Sagesse des dispositifs juridiques viraux, dont la GPL, de l’informatique libre, qui ouvre ce qui dès lors n’est utilisable qu’en restant ouvert et en ouvrant.

En guise de conclusion : un appel aux élus à une ville pionnière.

Digne les Bains, je viens d’avoir l’autorisation de faire état devant vous de ce qui est écrit sur son site officiel et de la lettre à Google du président d’Open Data France, vient de s’opposer à Google qui souhaite des informations sous une licence qui serait contraire à ses choix.

Nous sommes dans un contexte très crucial et particulier. A ce moment déterminant de négociations entre Etats-Unis et Europe, autour du TTIP qui pourra infléchir les accords commerciaux internationaux, l’APRIL (Association pour la Promotion et la Recherche en Informatique Libre) vient de lancer un appel pour les formats ouverts et l’interopérabilité dans l’Éducation Nationale. Ne serait-ce qu’au nom du risque de rupture d’égalité au service public. Après la gendarmerie nationale, et le ministère de l’Agriculture, qui ont effectué leur migration vers l’informatique libre.
Cette année, les RMLL seront à Beauvais, du 4 au 10 juillet 2015. Où il sera question d’un ouvert qui ne bascule pas vers le fermé. Ou sera débattu le sujet des données personnelles, via des ateliers de prise en mains, retouches graphiques, wikis,stands associatifs du week-end du Libre. Il est important qu’élus et citoyens puissent s’y approprier des espaces culturels nuancés, puissent s’y retrouver et se retrouver. Le librisme est un humanisme. Le Libre est un élargissement existentiel, pour les êtres, pour les patrimoines, pour les territoires.

Après Munich, en Allemagne, après Digne-les-Bains, quelle ville pionnière exemplaire pour le Libre, archétypale, de l’Est ? Metz ?

Je vous remercie de votre attention.

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